Les compositeurs québécois sont-ils en train, massivement, de renouer avec le théâtre musical ou, plus généralement, avec la création lyrique?
En mai 1992, la saison de la Société de Musique Contemporaine du Québec se terminait avec des mélodrames remarquablement interprétés par Marie-Danielle Parent: les trois Plume de José Evangelista, Une fleur du mal, de John Rea et La femme au parapluie et Maouna de Denis Gougeon. Le 3 septembre se tenait à la Faculté de musique de l’Université de Montréal, à l’initiative de la Société Royale du Canada, de Maryvonne Kendergi et de Jeanne Demers, un colloque sur «La musique et les arts de la scène» avec, en soirée, la création de L’adorable verra fière, de Serge Provost. Le Nouvel Ensemble Moderne a organisé, en novembre 1992, une quinzaine consacrée à Mauricio Kagel, en présence du compositeur. On attend la création de deux opéras de chambre: Michel Gonneville prépare un Petit Tchaikovsky, Bruce Mather, La princesse blanche. Le soprano Pauline Vaillancourt fonde Chants libres en 1991, une compagnie qui se consacre entièrement à la création lyrique contemporaine. le présent numéro se veut le reflet de cette effervescence nouvelle.
En contrepoint musical au colloque signalé plus haut, la Société Royale du Canada avait commandé au compositeur montréalais Serge Provost une oeuvre lyrique. Provost a choisi de mettre en musique des extraits d’un livret d’opéra de Claude Gauvreau, Le vampire et la nymphomane, destiné primitivement au compositeur Pierre Mercure. À l’époque, le projet n’aboutit pas. Sous le titre L’adorable verrotière, Provost a écrit une oeuvre forte et belle, admirablement servie par Pauline Vaillancourt et les musiciens du Nouvel Ensemble Moderne, sous la direction de Lorraine Vaillancourt. Il a paru pertinent à l’équipe de CIRCUIT de se faire l’écho de cette réussite dont un nombre plus vaste de mélomanes pourra juger lorsque l’oeuvre, comme il en est question, aura été fixée sur disque.
Lors du colloque, Jean Finette, professeur au département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal et spécialiste de Claude Gauvreau, a témoigné de l’importance de l’oeuvre de Gauvreau dans la littérature québécoise et a montré comment ses recherches langagières, ce qu’il appelait l’écriture exploréenne, l’avait conduit aux frontières du musical. Serge Provost, de son côté, inscrivait sa propre démarche compositionnelle par rapport à Monteverdi et à Boulez, et exposait comment il a conçu L’adorable verrat 1ère à partir du texte de Gauvreau. Au cours d’une entrevue, Pauline Vaillancourt, la soliste de cette oeuvre, présentait le point de vue de l’interprète et expliquait pourquoi il lui a semblé nécessaire de créer une compagnie consacrée aux créations lyriques contemporaines.
Ce sont ces trois moments du colloque «La musique et les arts de la scène» qui ont été retenus pour ce numéro. En écho à la quinzaine Kagel, organisée par le Nouvel Ensemble Moderne à Montréal et au cours de laquelle furent présentés tous ses films, nous publions également une étude du musicologue allemand Werner Klüppelholz consacrée à ce qu’il appelle des «opéras sans chant» grâce à la collaboration généreuse du Goethe Institut de Montréal. Si l’on ajoute que, pour Claude Gauvreau, son livret d’opéra était destiné exclusivement à l’ouïe, on aura compris que le présent numéro se veut la trace d’interrogations, au besoin paradoxales, sur la création lyrique aujourd’hui. Nous remercions Madame Janine Carreau de nous avoir permis de reproduire des dessins inédits de Claude Gauvreau pour illustrer la présente livraison.
En rubrique, ce numéro est complété par le discours prononcé le 4 décembre 1991 par Denys Bouliane, compositeur québécois résidant en Allemagne, lors de la remise du prix Serge Garant qui lui fut décerné par la Fondation Émile-Nelligan. Nous sommes non seulement heureux de nous faire l’écho de cette distinction accordée à l’un de nos créateurs les plus originaux, mais, par ce texte, nous entendons prolonger le débat sur la question postmoderne, débat inauguré ici même avec le premier numéro de CIRCUIT. Le texte de Bouliane a le mérite, entre autres, de relier deux types d’interrogation: la définition du postmodernisme musical et le statut culturel spécifique de la musique québécoise.
Enfin, Dominique Olivier présente le bilan critique de la saison 1991-1992 de la musique contemporaine à Montréal. Comme à l’accoutumée, il ne s’agit pas d’une simple chronique, mais, en forme de bulletin de santé, d’une interrogation de fond.
En 1993, CIRCUIT publiera un seul numéro: un volume double, consacré à l’essor de la musique électroacoustique au Québec, et dont la préparation a été confiée à Francis Dhomont.